Les défis du transfert d’entreprise : solutions et inspiration

Récemment, à la suite de ma participation au Sommet du repreneuriat, des rencontres, des ateliers ainsi que de discussions avec les membres du Réseau des SADC et CAE, nous avons pris un moment pour faire le point sur le transfert d’entreprise au Québec. Un sujet actuel, ancré dans le quotidien, particulièrement en région. Pour illustrer l’ampleur du phénomène, voici quelques chiffres.

Entre 2015 et 2021, il y a eu 52 000 changements de propriétaires-dirigeants. C’est une moyenne de 7 400 transferts par an. Et ça augmente de 4,8 % par année.1 Avec le vieillissement de la population et le manque de repreneurs, le risque de fermetures de commerces de proximité est réel.

 

Qui sont les entrepreneurs et repreneurs?

64 % des entrepreneurs sont âgés de 45 ans et plus2 et 37 % de 55 ans et plus1. Et il y a du travail à faire au niveau des connaissances. Seuls 38,8 % des vendeurs ont un plan de relève. Pour ce qui est de la valeur marchande de leur entreprise, seuls 44,4 % la connaissent. Mais est-ce la vraie valeur? Parce que moins de 30 % ont établi la valeur de leur entreprise avec des experts4. Parmi les secteurs les plus touchés par le transfert d’entreprise, notons le transport et l’entreposage, la construction et le manufacturier. Des secteurs très masculins. Pourtant, 27,9 % des repreneurs sont des femmes.1

 

Des changements fiscaux qui impactent la vente d’une entreprise

Des changements fiscaux récents, notamment l’augmentation du taux d’inclusion des gains en capital et le rehaussement de l’exonération cumulative à 1 250 000 $, viennent modifier de façon importante la planification des transferts d’entreprises. Alors, si j’avais un cédant devant moi, je lui demanderais s’il a établi une stratégie de sortie avec des experts fiscaux.

 

Le gel successoral comme stratégie de transfert

Cette stratégie représente bien l’idée qu’au Québec il y a énormément d’entreprises familiales, mais que la relève n’est pas nécessairement au rendez-vous pour reprendre le flambeau. Le gel successoral est flexible, il peut être personnalisé et adapté à la famille. Ça permet de réaliser une transmission progressive et planifiée. Autre avantage, ça fixe la valeur des actifs de l’entreprise au moment de l’instauration du gel successoral.

 

L’assurance pour sécuriser la transaction

L’assurance est un élément clé pour protéger la transaction contre les imprévus, comme les blessures, la maladie ou même un décès. C’est une bonne façon de gérer les risques financiers. Parce que, souvent, les cédants n’ont pas nécessairement identifié les personnes clés ou créé une stratégie pour préserver la valeur du patrimoine avant et pendant la transaction. Une étape nécessaire et rassurante pour tout le monde.

 

La fiducie collective d’employés (FCE), un modèle innovant de transfert

Lorsqu’il n’y a pas de repreneur, pourquoi ne pas miser sur les employés eux-mêmes ? La FCE facilite le transfert d’une entreprise privée vers la propriété collective, tout en assurant la continuité des activités. Il peut être envisagé lorsque le propriétaire est prêt à céder une participation majoritaire et que les employés adhèrent au projet.

La FCE s’applique généralement à une entreprise admissible et s’inscrit dans une logique de relève durable et d’engagement des employés.

 

Des conseils pour réussir les transferts d’entreprises

En discutant avec mes collègues des SADC et CAE, j’ai noté plusieurs idées intéressantes pour optimiser le transfert et éviter de faire des erreurs. Premièrement, le transfert est un processus qui doit être respecté. Dans l’idéal, ça implique de planifier la vente entre 5 à 10 ans en amont. Pour pouvoir offrir un bon accompagnement du début à la fin et surtout après la transaction.

Malheureusement, l’absence de plan de relève est très fréquente. Le vendeur et l’acheteur comprennent mal le temps que tout le processus de rachat peut prendre. Ce qui peut devenir un frein à la transaction. Aussi, l’aspect humain est sous-estimé. Les employés, clients et fournisseurs doivent être informés pour éviter l’incertitude.

Autre point important, notre rôle, c’est aussi de multiplier les collaborations avec Repreneuriat Québec et sous les acteurs comme les MRC et les institutions financières. Et bien sûr d’être complémentaires aux fiscalistes, notaires, avocats et comptables pour faire avancer les projets plus rapidement.

 

Tendances et défis en repreneuriat

On le voit, les modèles de repreneurs évoluent. Il y a de plus en plus de relève externe et de fusion-acquisition en même temps. D’ailleurs, il n’est pas rare de voir 2-3 repreneurs à l’interne unir leurs forces. Je sens aussi plus d’ouverture à se faire accompagner. Mais il y a encore beaucoup à faire et on souhaite que les entrepreneurs considèrent collaborent avec les SADC et CAE pour toute démarche en transfert d’entreprise. C’est notre devoir de créer des liens, d’aller les voir sur le terrain pour déceler les difficultés, les aider et les référer vers des formations, des cellules de mentorat ou d’autres acteurs du milieu au besoin.

Notre plus grand défi dans le transfert d’entreprise c’est de collaborer, d’innover et de s’adapter aux réalités locales. Je pense que notre réseau a tout ce qu’il faut pour transformer ce défi en opportunité de croissance et de développement durable pour nos communautés. Et pour arriver à renouveler notre tissu économique local, toutes les idées sont les bienvenues. Les SADC et CAE proposent également du financement adapté, notamment par l’entremise de produits comme le Financement Stratégie Transfert, qui permet de soutenir les repreneurs dans l’acquisition d’une entreprise. Ce type de prêt offre des conditions flexibles avec des modalités avantageuses, comme un congé de capital et des modalités de remboursement adaptées à la réalité du projet. Un levier concret pour faciliter la reprise et assurer la continuité des entreprises en région.

 

Pascal Harvey

Président-directeur général

 

[1] Repreneuriat Québec : Étude nationale du repreneuriat – Sommaire exécutif
[2] CPA Canada : Business Transfer Entrepreneurs
[3] KPMG Canada, Rapport Focus Québec : Focus Québec
[4] Indice entrepreneurial québécois 2022 : Indice 2024

La rupture de services de proximité en milieu rural : constats, défis et solutions

Récemment, je lisais un rapport d’intelligence sur les problèmes ruraux à l’échelle internationale. Le constat est clair : la crise du commerce de proximité en milieu rural au Québec est aussi vécue en Europe, en Asie et ailleurs en Amérique du Nord.

 

Il y a des fermetures massives d’épiceries, de boulangeries, de cafés et de services essentiels. Le développement économique est complexifié par divers éléments, dont le vieillissement de la population, l’exode rural, la pénurie de main-d’œuvre, les enjeux logistiques et le commerce en ligne.

 

Pour illustrer ce phénomène, en France en 2021, 62 % des communes (l’équivalent de nos villages) n’avaient aucun commerce, ce qui affectait 21 millions de personnes. Dans les rues commerciales rurales, 14 % des locaux étaient inoccupés.

 

Le problème, c’est qu’en milieu rural, le commerce de proximité est souvent un service essentiel. De plus, la vitalité commerciale aide à attirer des gens à venir s’installer dans la région. Un café, une boulangerie, un restaurant, ce sont aussi des lieux où les nouvelles circulent et où les gens se rencontrent. Le commerce de proximité a donc un rôle social important, en plus de son rôle économique.

 

 

Et le commerce en ligne dans tout ça?

Malheureusement, en 2025, un commerce qui n’a pas de vitrine internet est un commerce qui n’existe pas aux yeux des consommateurs. Pour pallier cela, plusieurs commerces ruraux en France ont introduit le concept de « phygital », c’est-à-dire un mélange entre une porte d’entrée physique sur les lieux et une autre sur un site web. Cela permet aux gens de faire une première recherche en ligne, puis d’obtenir des conseils et de créer des liens en personne.

 

Je suis conscient que la numérisation amène des défis et des enjeux, mais aussi des opportunités, comme celle de faire des ventes 24 h/24. Et c’est le rôle d’un organisme comme le nôtre d’accompagner les entreprises dans cette transition.

 

 

Problèmes de logistique et de transport

La logistique de transport en milieu rural est un enjeu important, car les distances sont grandes et il faut réussir à atteindre les grands centres. En Chine, le service postal contribue au développement régional en gérant l’approvisionnement. Peut-être une opportunité pour Postes Canada? En Espagne, la coopération entre les agences gouvernementales, les prestataires logistiques et les entreprises locales, combinée à des outils technologiques, permet d’aider les marchés fragmentés et de mieux gérer les variations saisonnières. Et des variations de saisons, au Québec, on s’y connaît.

 

Le modèle coopératif existe aussi ici. Par exemple, Radish permet de mettre en commun l’inventaire de plusieurs restaurants afin d’éviter de devoir passer des commandes distinctes et d’assumer des frais de transport élevés.

 

Une autre façon de contourner les problématiques de logistique et de transport en milieu rural est de favoriser les circuits courts. Les commerces agricoles qui proposent des concepts de casiers accessibles le week-end, lorsque les commerces sont fermés, en sont un bon exemple. Les points relais et les marchés ambulants favorisent aussi la logistique rurale. De quoi stimuler l’achat local et concurrencer les grandes chaînes par la fraîcheur, la qualité et le lien direct avec le producteur.

 

 

Comment le Réseau des SADC+CAE peut-il aider?

Je suis convaincu que notre Réseau et ses partenaires peuvent jouer un rôle encore plus important en déployant plusieurs actions. D’abord, il faut renforcer l’expertise et l’accompagnement pour revitaliser les rues commerciales rurales. Parce que lorsqu’un milieu est attrayant, il attire autant les commerçants que les clients. Dans cette optique, la collaboration avec des organisations spécialisées comme Rues Principales est essentielle. Leurs expertises en commerce de proximité et en revitalisation des artères commerciales constituent des leviers stratégiques pour soutenir les communautés rurales.

 

Il serait également pertinent de développer un centre de ressources mutualisé et d’outiller les conseillers régionaux afin de réaliser des diagnostics territoriaux ciblés. D’ailleurs, plusieurs SADC+CAE accentuent actuellement cette expertise grâce à GoData, un outil interne hautement spécialisé. De plus, le renforcement de services de soutien à la transmission et à la reprise d’entreprises commerciales –  comme ceux offerts par Repreneuriat Québec – permettrait de favoriser la relève entrepreneuriale et de maintenir les services en région.

 

Le Réseau des SADC+CAE peut aussi contribuer à stimuler la mutualisation et l’innovation dans les modèles d’entrepreneuriat collectif, notamment en favorisant la création de coopératives et de regroupements de commerçants, ainsi qu’en faisant la promotion des commerces multi-activités, et ce, en travaillant main dans la main avec la Coopérative de développement régional du Québec (CDRQ) et le Conseil québécois de la coopération et de la mutualité (CQCM).

 

Finalement, pour garder nos régions bien vivantes, il faut renforcer le soutien à la numérisation des commerces, promouvoir des modules de formation liés à la transition écologique et soutenir la mise en place de solutions innovantes en matière de logistique rurale.

 

 

L’implication de tous, facteur de succès de l’économie régionale

Le succès de toute initiative de développement régional repose sur l’implication de plusieurs acteurs. Mais l’un des plus importants demeure le citoyen. Parce que même avec une campagne d’achat local, des influenceurs régionaux ou un commerce multi-activités, si les gens du milieu n’y adhèrent pas, personne n’en verra les bénéfices.

 

Il est donc primordial de faire du développement local en écoutant les besoins de la communauté. C’est l’interaction entre les organismes et programmes de soutien, les citoyens et les commerçants qui permet aux initiatives de fonctionner. Car, dans les milieux éloignés, l’accessibilité à des services de proximité, à des biens et à de la nourriture demeure un enjeu majeur.

 

Finalement, le commerce local nous permet aussi de préserver notre couleur régionale. C’est ce qui attire autant les touristes que les résidents. Alors, partageons nos innovations et nos expertises pour faire face ensemble aux défis de la dévitalisation et de la rupture de services de proximité, afin de continuer à bâtir des villages forts où il fait bon demeurer, travailler et consommer.

 

 

Pascal Harvey

Président-directeur général